RDC : Martin Fayulu avait-il vu venir la crise ? ‘’De la vérité des urnes au dialogue national : huit années d’alertes, de propositions etd’occasions manquées ‘’(Tribune de Tarande Wanswa Constant, analyste indépendant)

La République démocratique du Congo traverse une crise multidimensionnelle qui dépasse largement la seule question sécuritaire dans sa partie orientale. Elle touche à la légitimité politique, au fonctionnement des institutions, à la cohésion nationale, à la souveraineté de
l’État et aux conditions de vie de la population.
Dans ce contexte, les prises de position de Martin Fayulu Madidi depuis l’élection présidentielle de décembre 2018 méritent une réflexion particulière. Ses alertes sur la vérité des urnes, la réforme électorale, le respect de la Constitution et la nécessité d’un dialogue national inclusif posent une question fondamentale : certaines des crises actuelles auraient-elles pu être prévenues ou atténuées si ces alertes avaient été prises en compte ? Examinons ceci dans les six axes principaux ci-dessous.
Notons qu’Il ne s’agit pas de prétendre qu’un homme politique aurait prévu tous les événements actuels, mais d’examiner si ses propositions répondaient à des fragilités structurelles qui se sont aggravées au fil des années.
- La crise de légitimité : une question jamais véritablement résolue.
Au lendemain de l’élection présidentielle de décembre 2018, Martin Fayulu a contesté les
résultats proclamés et revendiqué la victoire. Il a fait de la « vérité des urnes » le centre de son combat, réclamant notamment un recomptage des voix et proposant un dialogue entre Joseph Kabila, Félix Tshisekedi et lui-même, qui se considérait comme le véritable vainqueur du scrutin. Cette contestation, soutenue par certains acteurs politiques et religieux qui ont exprimé des réserves sur les résultats (compromis à l’africaine), a mis en évidence une question essentielle : comment construire durablement la confiance entre gouvernants et gouvernés lorsque la
légitimité électorale demeure contestée ?
L’exposé des motifs de la Constitution du 18 février 2006 reconnaît d’ailleurs que les crises politiques récurrentes en RDC ont notamment pour cause la contestation de la légitimité des institutions et de leurs animateurs. L’expérience congolaise rappelle ainsi qu’une élection ne suffit pas à consolider une démocratie si la crédibilité du processus électoral et la confiance dans les institutions restent fragiles. - La réforme électorale et la fragilité des institutions
Depuis 2020, Martin Fayulu a régulièrement plaidé pour une réforme du système électoral. En 2023, son parti, l’ECiDé, a conditionné sa participation au processus électoral à des garanties de transparence, notamment à un audit crédible du fichier électoral réalisé par un cabinet extérieur compétent. Dans le contexte des élections du 20 décembre 2023, il s’est également associé à d’autres responsables politiques contestant le processus électoral et demandant l’annulation des résultats. Au-delà des divergences politiques sur ces positions, une préoccupation demeure : lorsque les règles de la compétition électorale ne font pas suffisamment consensus, les institutions issues des urnes risquent de fonctionner dans un climat durable de méfiance. Cette situation peut affaiblir le dialogue entre la majorité et
l’opposition, réduire la confiance des citoyens et compliquer la recherche de réponses collectives aux problèmes du pays. - Le dialogue national : une proposition récurrente face à la crise.
Face à la persistance des tensions, Martin Fayulu a progressivement placé le dialogue national inclusif au centre de ses propositions. En mars 2024, le Conseil national de son parti a notamment adopté une résolution en faveur de la cohésion nationale et chargé son président de solliciter l’implication des responsables religieux de la CENCO et de l’ECC. Le 25 août 2024, puis le 17 septembre de la même année à Kinshasa, Fayulu a renouvelé son appel au dialogue, avec l’accompagnement des Nations unies et sous l’égide des responsables religieux.
Le 5 juin 2025, reçu par le président Félix Tshisekedi, il a plaidé pour la cohésion nationale et encouragé une rencontre avec les responsables religieux porteurs d’une initiative de pacte social pour la paix. Par la suite, il a continué à défendre un dialogue permettant d’examiner les causes profondes des crises congolaises, les responsabilités des différents acteurs et les conditions d’une paix durable.
En 2026, il a également exprimé son opposition à toute révision constitutionnelle susceptible, selon lui, d’aggraver les tensions dans un contexte d’insécurité et d’occupation de territoires. Il a enfin plaidé pour un dialogue élargi aux différentes parties prenantes du conflit. Ces initiatives traduisent une conviction constante : les crises politiques et sécuritaires ne peuvent être durablement résolues sans traiter leurs causes profondes et restaurer un minimum de confiance nationale. - La souveraineté nationale face aux vulnérabilités internes
La crise sécuritaire dans l’Est de la RDC constitue aujourd’hui l’une des manifestations les plus graves de la fragilité de l’État. Elle soulève des questions essentielles sur la protection des
populations, le contrôle du territoire et la capacité des institutions à garantir la sécurité nationale.
Il serait historiquement inexact d’attribuer cette guerre aux seules crises électorales de 2018 et de 2023. Les conflits dans l’Est ont des causes multiples, internes et externes, qui exigent une analyse distincte et approfondie. Cependant, il est légitime de s’interroger sur les effets cumulés
des crises de gouvernance, des divisions politiques et de l’affaiblissement de la confiance institutionnelle. Ces facteurs peuvent réduire la capacité d’un pays à faire face à des menaces sécuritaires complexes. La souveraineté ne se mesure pas seulement à l’existence d’un drapeau, d’un gouvernement ou d’une armée. Elle se mesure aussi à la capacité effective de l’État à protéger ses citoyens, à sécuriser ses frontières et à administrer l’ensemble de son territoire.
De même, la Constitution doit demeurer un cadre commun de protection et de stabilité. Elle ne devrait être ni un instrument de conservation du pouvoir, ni un simple slogan politique, ni un prétexte permettant de justifier la violence ou la rébellion. - Des alertes aux occasions manquées
Avec le recul, les alertes formulées par Martin Fayulu depuis 2018 invitent à réfléchir aux occasions qui auraient pu être saisies pour renforcer la confiance électorale, réformer les institutions et prévenir l’aggravation des divisions nationales.
Aucune proposition politique ne garantit à elle seule la résolution d’une crise aussi complexe.
Un dialogue national n’aurait pas nécessairement empêché la guerre dans l’Est, pas plus qu’une réforme électorale n’aurait suffi à régler toutes les difficultés structurelles du pays.
Néanmoins, la question mérite d’être posée : une meilleure prise en compte des revendications relatives à la transparence électorale, au respect de la Constitution et à la cohésion nationale aurait-elle permis de réduire certaines vulnérabilités de la RDC ?
La réponse appartient à l’analyse historique et au jugement de chacun. Mais ignorer
durablement les contestations politiques, différer les réformes et laisser se creuser les fractures nationales comporte des risques que tout État devrait prendre au sérieux. - Entendre les alertes avant qu’il ne soit trop tard
La crise actuelle de la République démocratique du Congo n’est ni le produit d’une cause unique ni une fatalité historique. Elle résulte de facteurs politiques, institutionnels, sécuritaires, économiques et régionaux qui se renforcent parfois mutuellement.
Depuis 2018, Martin Fayulu a fait de la légitimité électorale, de la réforme du système électoral, du respect de la Constitution et du dialogue inclusif des thèmes récurrents de son combat
politique. Ses propositions ne constituent pas des solutions certaines à tous les problèmes du pays, mais elles soulèvent des questions essentielles sur la manière de prévenir les crises et de consolider l’État. L’histoire dira dans quelle mesure ces alertes auraient pu infléchir le cours des
événements si elles avaient été davantage prises en considération.
Une conviction devrait néanmoins nous rassembler : aucun pays ne peut durablement préserver sa souveraineté si ses institutions sont contestées, si sa classe politique demeure profondément
divisée et si la cohésion nationale s’érode.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Martin Fayulu avait vu venir la crise. Elle est aussi de comprendre pourquoi la RDC peine à transformer les alertes politiques en réformes capables de prévenir les crises. Car, lorsqu’un pays attend que les fractures deviennent desruptures pour rechercher le consensus, le prix à payer peut-être celui de la stabilité, de la paix et
de l’unité nationale
Par Tarande Wanswa Constant, analyste indépendant